Le nucléaire français sauvé par la Chine ?

Par Michel Gay et Hervé Nifenecker

L’absence de vision stratégique des gouvernements français successifs sur le nucléaire et l’organisation douteuse mise en place pour lancer les chantiers de nouveaux réacteurs ont conduit à une gestion velléitaire et sans perspective du nucléaire en France depuis 25 ans.

Le PDG d’EDF Jean-Bernard Lévy a annoncé fin 2019 la construction de six nouveaux réacteurs EPR en France, probablement après l’élection présidentielle (courage, fuyons…).

Mais par qui seront-ils construits ? Les Chinois viendront-ils aider les Français ?

Deux EPR ont été construits en Chine en moins de 10 ans. Le premier fonctionne depuis décembre 2018 et le deuxième depuis avril 2019.

Handicap français

Le grand handicap du nucléaire français provient d’une période de 25 ans sans réalisation de nouveaux réacteurs en France. La perte de compétence qui s’en est suivie s’est accélérée avec la suppression, en 2000, de la Direction de l’Equipement EDF, qui avait veillé à la construction du parc français.

Le nucléaire en France manque désormais de main d’œuvre hautement qualifiée.

D’une façon générale les capacités industrielles de la France se sont effondrées avec la vente de la métallurgie de l’acier (Arcelor) et celle de l’aluminium (Pechiney), de la Chimie (Kulmann), de la haute mécanique (Alstom). Cette perte de substance industrielle s’est traduite par la quasi disparition de certaines catégories de professionnels comme les soudeurs sur inox ou aluminium.

Areva NP a entamé le chantier du réacteur EPR à Flamanville en avril 2007, et le démarrage du réacteur était initialement prévu en 2012. Il est actuellement prévu pour 2022.

La dérive ne concerne pas que la durée du chantier (triplée), mais aussi le coût du réacteur (quadruplé).

A Olkiluoto en Finlande, le démarrage a aussi été retardé de 10 ans avec un coût plus que triplé. Ce fiasco provient sans doute de l’absence d’un véritable architecte industriel dans la collaboration entre AREVA et l’électricien finlandais TVO, et aussi du manque de compétence de l’Autorité de sûreté finlandaise. Mais ces défauts auraient dû disparaître à Flamanville avec l’architecte industriel EDF fort de la construction des 58 réacteurs français, et avec l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) française.

Mais ce ne fut pas le cas. EDF, qui a piloté le chantier de Flamanville via sa nouvelle filiale Framatome, n’a pas brillé non plus au vu des difficultés du chantier.

Heureusement, toutes les compétences françaises n’ont pas complètement disparu.

EDF est partie prenante à 30% de la centrale de Taishan en Chine dans le cadre de l’entreprise commune sino-française appelée la « Taishan Nuclear Power Joint Venture Company » (TNPJVC). Pour construire les réacteurs de Taishan, Framatome et EDF entretiennent une fructueuse relation avec la compagnie chinoise CGNPC (China General Nuclear Power Corporation) dans cette « joint-venture ».

Le nucléaire est en développement continu dans le monde avec 52 réacteurs en construction.

La France va-t-elle continuer à regarder passer les trains ?

La relève chinoise ?

La construction actuelle d’un parc de réacteurs en Chine présente des similitudes avec la situation qui régnaient en France entre 1975 et 1990, période où jusqu’à 8 réacteurs ont été mis en service en 1981.

Les pays de l’OCDE (UE, USA, Japon…) auront construit deux réacteurs de Génération 3 (EPR, AP1000) en 16 ans. Mais il n’aura fallu que 10 ans à la Chine pour en construire… 6 !

Et 6 réacteurs supplémentaires de Génération 2 étaient aussi en construction en parallèle.

Le tarif garanti par l’Etat chinois pour l’achat de la production électrique de l’EPR de Taishan est de 57 €/ mégawattheure (MWh), soit deux fois moins cher que celui prévu pour la production des EPR européens. En Chine, le nucléaire est donc particulièrement compétitif puisque le prix moyen de l’électricité est d’environ 70 €/MWh.

Le fonctionnement satisfaisant des deux réacteurs EPR de Taishan montre que, contrairement à certaines allégations (et souhaits malveillants), il est possible de construire un réacteur EPR en 9 ans.

Le coût de la construction des deux réacteurs EPR est estimé par les Chinois à 11 milliards d’euros (85,8 Md yuan avec 1 yuan = 0,13 €). Ce chiffre est à comparer aux 12 milliards d’euros (Md€) prévus pour le seul EPR de Flamanville, soit presque le double.

Initialement, le coût de construction de la centrale EPR de Taishan  prévu en 2009 était de 6 Md€. Il y a donc eu aussi une dérive du coût qui a doublé. Il est probable que cette dérive soit liée à l’évolution du coût de la main d’œuvre qui, bien que restant peu élevé, a été multiplié par 2,6 en 10 ans entre 2007 et 2016, selon le Bureau national chinois des statistiques. Ce qui a sans doute contribué à l’augmentation du coût de la centrale.

Malgré cette augmentation, le coût de l’EPR de Taishan reste faible grâce avant tout à l’accès aux compétences dans l’industrie qui a bénéficié du développement ininterrompu du nucléaire depuis 30 ans, ainsi que de la construction d’une paire de tranches en parallèle.

La possibilité de mobiliser de la main-d’œuvre flexible, expérimentée et qualifiée grâce à un rythme de construction soutenu du nucléaire en Chine constitue un avantage indéniable pour Taishan. Les effectifs travaillant sur la construction de réacteurs nucléaires sont environ cinq fois plus élevés en Chine qu’en Europe.

La sureté nucléaire chinoise

Le système de régulation nucléaire en Chine est similaire à celui de France. Il y a les lois votées par le Congrès, les décrets approuvés par le Conseil des Affaires de l’Etat, les règles ministérielles, les décisions et les guides de NNSA (Administration nationale de la sûreté nucléaire chinoise) qui est l’équivalent de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) en France.

Les autorités de sûreté nucléaire de nombreux pays, dont la NNSA, comparent et harmonisent leurs pratiques pour garantir que les objectifs essentiels de sûreté sont respectés dans tous les pays.

Enfin, le contexte réglementaire est plus stable en Chine, et il n’y a pas lieu de supposer que la NNSA traite le sujet de la sûreté nucléaire avec une moindre rigueur que ses homologues français et finlandais.

Quelle stratégie pour le nucléaire français et franco-chinois ?

Alors que le nucléaire français était la référence mondiale dans les années 1980, le manque de vision stratégique des gouvernements successifs, obnubilés par le désir de conquérir des voix « vertes », a dangereusement réduit le savoir-faire des constructeurs de réacteurs en France.

Toutefois, l’actuelle collaboration avec la Chine peut faire renaître l’excellence de la construction nucléaire française.

Plus de 200 ingénieurs d’EDF ont été détachés sur le projet Taishan pour apporter leur expertise technique pour le bon déroulement du chantier. Ils assurent un retour d’expérience au bénéfice des ingénieurs de Framatome intervenant sur les trois projets EPR dans le monde (Olkiluoto, Hinkley-Point et Flamanville).

La conception des équipements clés de la technologie EPR est la propriété intellectuelle de Framatome qui s’est engagé à assurer le transfert du droit d’usage de la technologie EPR en Chine (l’export hors Chine étant exclu) et à accompagner la chaine d’approvisionnement (supply chain) chinoise pour la fabrication des équipements.

Ainsi, à Taishan, la majorité des équipements de haute technologie dans la partie nucléaire des installations a été fabriquée par des entreprises françaises ou européennes, et une petite partie par des entreprises chinoises. Les générateurs de vapeur et la cuve ont par exemple été assemblés en Chine avec de nombreux composants importés de France, et avec l’assistance de Framatome.

Avec la participation de près de 40 entreprises françaises (équipements ou services), le chiffre d’affaire pour la filière nucléaire française dans le projet Taishan est estimé à environ 2,4 Md€ pour les deux réacteurs EPR.

Pérenniser la collaboration « TNPJVC » de la France avec la Chine permettrait de proposer immédiatement au monde entier deux types de réacteurs : l’EPR pour la génération 3, et le Hualong pour la génération 2, avec en perspective les immenses marchés du retraitement des combustibles et de la gestion des déchets.

 

Et un grand avenir s’ouvrira alors à l’industrie nucléaire française sauvée par la Chine !

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