Nucléaire : la « vox populi » est sollicitée

Par Michel Gay

L’avis de la population est formellement sollicité par une consultation publique du 03 décembre 2020 au 15 janvier 2021 sur le projet de décision de l'Autorité de sureté nucléaire (ASN) d’allonger la durée de vie des réacteurs nucléaires au-delà de 40 ans.

Le citoyen est-il en mesure d’émettre un avis argumenté sur ce sujet très technique ?

Consultation publique…

 Cette consultation porte sur « les conditions de la poursuite de fonctionnement des réacteurs de 900 MWe d’EDF au-delà de leur quatrième réexamen périodique ».

La « vox populi » est-elle capable de donner un avis sur la décision du chef mécanicien de faire changer 3 des 4 pneus de l’avion dans lequel les passagers vont embarquer parce que les rainures sur la gomme ne sont plus que de deux millimètres ?

Ne faudrait-il pas plutôt attendre un millimètre ou décider d’annuler le vol ?

Les passagers seraient bien embarrassés pour répondre à cette question et il est probable que la majorité refuserait même de monter dans l’avion avec un fort doute sur les compétences de ce chef mécanicien dont le métier consiste à prendre ce type de décisions.

 Il est clairement indiqué que la consultation (prendre son souffle et lire lentement) « porte sur le projet de décision que l’ASN envisage d’adopter à l’issue de son instruction de la phase générique du quatrième réexamen périodique de ces réacteurs ».

L’énoncé est déjà compliqué à comprendre. Mais si le citoyen se donne la peine de lire les 25 pages de ce projet de décision pour se forger un avis, alors cela devient rapidement inextricable pour le commun des mortels…

Peut-il avoir un avis sur la préconisation suivante de l’ASN ?

«  Au plus tard le 31 décembre 2024, l’exploitant achève le remplacement des calorifuges microporeux de type « Microtherm » du bâtiment du réacteur. Il remplace dans les mêmes délais le calorifuge fibreux de type « Protect 1000S » de l’ensemble des lignes auxiliaires du bâtiment du réacteur dont le diamètre est supérieur à 50 mm ».

Pourquoi rechercher l’opinion populaire sur ce type de dossier à la fois extrêmement technique et polémique ?

Ce choix peut même apparaître comme un pied de nez à la démocratie représentative et participative poussée jusqu’au ridicule. Il peut aussi faire croire à la population consultée que les « responsables » ne veulent plus prendre leurs responsabilités et se défaussent sur des consultations vides de sens.

Mais c’est la loi !… « Dura lex, sed lex » pourrait ici se traduire par : « La loi est stupide, mais c’est la loi ! »

Qu’importe la question…

Toutefois, comment prendre en compte des réactions qui vont se situer majoritairement sur le champ de l’acceptation ou du rejet du nucléaire, et non sur celui des éléments d’un dossier particulièrement ardu qui demande des connaissances « pointues » ?

 

La complexité de ce dossier ne rebutera pas les opposants traditionnels au nucléaire qui réagiront d’abord en fonction de leur positionnement habituel, sans chercher à creuser plus avant. Ils manifesteront leur aversion militante au risque nucléaire, trouvant là une belle opportunité de s’exprimer sur ce forum officiel offert par l'ASN.

Dans les consultations référendaires, il est rarement répondu à la question posée, surtout si le sujet est compliqué et passionnel.

Quant aux défenseurs de l’énergie nucléaire, ils ne s’exprimeront que parcimonieusement, et souvent laborieusement, parce que le sujet est vaste et compliqué.

En effet, pour défendre, il faut comprendre, alors que pour refuser, il suffit d’agiter des épouvantails et d’émouvoir, y compris par le mensonge pour entrainer la méfiance et le rejet parmi la population.

D’où un déséquilibre à attendre dans les flux d’avis respectifs.

Assurance tous risques

Dans l’esprit des décideurs, il apparaît désormais impératif de s’entourer d’un maximum de garanties, quitte à les rechercher sous la forme d’une caution populaire, un comble quand il s’agit de questions spécialisées.

Mais l’important n’est-il pas de se prévaloir d’une consultation, sans forcément en attendre une valeur ajoutée pour soutenir ou critiquer la position présentée ? Le peuple est consulté, donc tout le monde est content.

Une telle consultation rendue obligatoire par la loi (à laquelle se conforme l’ASN) peut aussi jouer un rôle de paratonnerre officialisant et canalisant les objections et faisant office de défouloir.

L’actuelle judiciarisation de la société n’épargne pas les acteurs officiels. Il devient prudent de se prémunir contre les recours de toutes sortes.

Quel intérêt ?

Cette consultation publique sur une question aussi technique vise certainement d’abord à rassurer notre société moderne plutôt craintive.

Mais elle devrait au contraire s’effrayer d’être ainsi sans cesse sollicitée pour donner un avis argumenté sur tout, alors que chacun peut avoir une opinion en famille ou au café du commerce suivant son ressenti et son humeur.

L’exemple de la consultation publique nationale réalisée pour établir la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE) à l’automne 2016 devrait pourtant dissuader chacun de se précipiter vers les claviers pour donner son « avis ».

En effet, le projet initial de la PPE avait drainé de nombreux commentaires pendant des mois mais il a traversé l’épreuve sans qu’en soit changé une seule virgule !

A l’opposé, la consultation citoyenne de juin 2020 a accouché des recommandations que des « encadrants » triés sur le volet avaient déjà établies auparavant, mais elles ont été auréolées de la « caution populaire ».

Enfin, peut-il raisonnablement sortir de la présente consultation des éléments capables de modifier le projet de décision proposé par l'ASN ?

C’est improbable alors que la durée de vie de ces mêmes réacteurs est déjà prolongée à 60 ans aux Etats-Unis, et peut-être même bientôt jusqu’à… 80 ans !

 

Ces pseudo-enquêtes publiques sont inutiles, coûteuses en euros et en délais. La France dispose d’une ASN et d’un exploitant nucléaire dont les compétences sont universellement reconnues. Le gouvernement devrait les laisser faire leur travail, au lieu de se disperser dans des procédures stériles aux relents antinucléaires, dont le caractère démagogique est manifeste.

 

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