Quand la Chine dominera le monde

Par Michel Gay

Entretien avec le Général Qiao Liang

Extraits adaptés d’un article publié par la revue Conflits le 7 mai 2020

 

Connaitre la vision du monde des dirigeants chinois aide à mieux comprendre le nouvel ordre mondial, notamment juste après la « mise au pas » forcée de Hong-Kong ces derniers jours.

Le point de vue surprenant du Général en retraite de l’armée de l’air Qiao Liang mérite d’être connu : il déclare sans complexe que la Chine souhaite développer son hégémonie sur le monde et envahir Taïwan.

Qiao Liang est professeur à l’Université, directeur du Conseil pour les Recherches sur la Sécurité Nationale et membre de l’Association des Écrivains Chinois. Il a publié de nombreux ouvrages de stratégie, dont un a été traduit en français : La guerre hors limite. Peut-être est-il  dans la ligne de pensée des plus hautes autorités chinoises ?

Extraits adaptés des propos tenus par Qiao Liang dans une revue chinoise

publiée à Hong Kong en mai 2020

 

Les États-Unis ont appelé toutes les entreprises américaines à évacuer la Chine lors de la pandémie du Covid-19. Quelle conspiration se cache derrière ce comportement anormal ?

Y aurait-il des conflits en gestation entre la Chine et les Etats-Unis ?

Les États-Unis face à la Chine

Il est certain que personne n’attaquera les Etats-Unis qui ont une avance incontestable en matière de haute technologie. Mais cette dernière dépend de l’industrie manufacturière américaine qui est en déclin.

Si les États-Unis veulent se battre contre le plus grand pays manufacturier du monde (la Chine), avec quoi combattront-ils lorsque leurs stocks seront épuisés ?

La bataille finale reste la fabrication car la guerre s’appuie toujours sur une industrie manufacturière

Les Américains devraient s’en inquiéter aujourd’hui car si la puissance scientifique des États-Unis est importante, elle ne peut plus être convertie en produits à grande échelle. 

Par exemple, la société américaine Medtronic a abandonné ses droits de propriété intellectuelle sur son respirateur artificiel et a laissé d’autres pays le produire, notamment la Chine. Pourquoi ?

Des considérations humaines et morales ont pu prévaloir. Mais, surtout, les Américains n’ont pas la capacité de produire ces respirateurs dont ils possèdent les brevets. Sur les 1 400 pièces composant ce matériel, plus de 1 100 doivent être produites en Chine, y compris l’assemblage final.

C’est le problème des États-Unis aujourd’hui : ils disposent d’une technologie de pointe, mais ils n’ont plus de capacité de production. Les Américains doivent donc s’appuyer sur la production chinoise…

Même si la puce électronique joue un rôle irremplaçable dans les guerres modernes, elle ne peut pas combattre. Elle doit être installée sur les armes et les équipements produits par une solide industrie manufacturière, comme c’était le cas pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale.

Les États-Unis disposent-ils actuellement de ces manufactures qui leur permettraient aujourd’hui de gagner ces guerres ?

En cas d’épidémie ou de guerre, un pays sans industrie manufacturière peut-il être considéré comme un pays puissant ?

Les États-Unis disposent de la haute technologie, mais qui soutiendra leur armée s’ils n’ont plus de manufactures ?

Pour se prémunir contre ce danger, la Chine continue à développer ses manufactures traditionnelles.

Lorsque les États-Unis ont besoin d’un grand nombre de masques comme aujourd’hui, ils ne disposent même pas d’une chaîne de production complète.

Par conséquent, l’industrie bas de gamme ne doit pas être sous-estimée. Le haut de gamme n’est pas le seul objectif du développement de la Chine.

Certes, la Chine a adopté Internet, en particulier pour l’e-commerce, bien que la propriété intellectuelle et les serveurs soient aux Etats-Unis. Mais cela ne nous empêche pas de l’utiliser au mieux.

Nous devons apprendre des autres puis en tirer avantage. C’est là notre force face à un avenir imprévisible si une nouvelle épidémie se déclare.

Industrie et délocalisation

Il ne sera pas facile pour les pays développés de se « découpler » de la Chine et de remettre en place une fabrication locale.

Cela nécessite d’être mentalement préparé à partager les mêmes douleurs que la Chine. Et notamment d’accepter de recevoir un faible salaire afin que les produits soient au même prix que ceux vendus par la Chine (sinon les produits ne seront pas compétitifs). Cela équivaut à renoncer à l’hégémonie de la monnaie et à descendre du sommet de la chaîne alimentaire où le revenu des employés de certains pays est jusqu’à sept fois supérieur à celui de la Chine.

Abaisser les salaires dans de telles proportions ne serait possible qu’en période extraordinairement douloureuse.

Et si cela n’est pas possible, le retour des industries manufacturières en Occident ne sera qu’une vue de l’esprit.

L’argument selon lequel le Vietnam, les Philippines, le Bangladesh, l’Inde et d’autres pays sont susceptibles de devenir des substituts à la main-d’œuvre bon marché de la Chine est encore une vue de l’esprit. Lequel de ces pays compte plus de travailleurs formés que la Chine ?

Les revenus des Chinois augmentent d’année en année et plus de 100 millions d’étudiants de niveau universitaire ont été formés ces 30 dernières années. L’énergie de cet ensemble est encore loin d’être libérée dans le développement économique de la Chine.

Par conséquent, croire que la main-d’œuvre bon marché d’autres pays se substituera au made in China est un vœu pieux.

Les Occidentaux sont conscients de l’importance de restaurer leur industrie et de la détresse dans laquelle se trouve leur économie réelle. Mais il leur sera très difficile de modifier ce constat tardif.

 

Après la crise financière internationale de 2008, les États-Unis avaient déjà pris conscience des conséquences de l’effondrement de leur industrie. L’épidémie actuelle a remis en lumière son absence douloureuse, mais est-il possible de la restaurer ? Où sont les entrepreneurs, les ingénieurs et les travailleurs qualifiés ?

De plus, si les revenus sont réduits, la consommation le sera également. Comment alors stimuler la production ? Si la production n’augmente pas, la richesse (le PIB) diminuera…

Il y aura moins de dollars qui circuleront vers les autres pays qui devront trouver d’autres devises. Y-aura-t-il encore une hégémonie du dollar ?

En conséquence, l’empire américain est en danger.

La Chine n’a pas renoncé à envahir Taïwan

La Chine se trouve actuellement à un point critique dans le processus de renaissance nationale et la question de l’indépendance de Taïwan dépend des relations sino-américaines. 

La grande cause de la réunification chinoise ne doit pas être menée au mauvais moment. La Chine doit d’abord faire preuve de détermination et de patience stratégique. Elle n’agira donc par la force qu’au bon moment car la guerre aujourd’hui risque de l’entraîner trop loin.

Ce différent pourrait donner aux Etats-Unis une bonne excuse pour sanctionner la Chine, la couper du monde occidental, et l’affaiblir, car elle dépend encore fortement des ressources et des marchés étrangers. La Chine ne peut pas encore satisfaire son industrie manufacturière avec ses propres ressources, ni consommer toute sa production.

Donc, à l’heure actuelle, la conquête de Taïwan par la Chine arrangerait peut-être les affaires de certains pays mal intentionnés.

Les États-Unis veulent semer la zizanie afin d’affaiblir la cohésion nationale de la Chine qui a son propre rythme afin de minimiser leur influence.

D’autres options de dissuasion existent dans l’immense zone grise entre la guerre et la paix, comme lancer des opérations militaires avec un usage modéré de la force.

La Chine a beaucoup à apprendre des interventions et des « opérations militaires non guerrières » américaines dans diverses régions du monde.

Tandis que les Américains encouragent l’indépendance de Taïwan, le Congrès américain proclame « nous ne laisserons jamais notre jeunesse saigner pour la question de Taïwan ».

Et même si les Américains laissent leur jeunesse saigner pour Taïwan, cela ne suffira peut-être pas à contrer la détermination de la Chine à réunifier Taïwan qui, à ce jour, n’ose pas faire flotter publiquement le drapeau de l’indépendance parce que cela mettrait en colère 1,4 milliard de Chinois avec des conséquences désastreuses pour n’importe quel pays.

Épidémie et nouvel ordre du monde

Ce n’est pas la première fois que l’homme est confronté à une épidémie, mais celle-ci est peut-être la dernière goutte d’eau qui vient faire exploser un cycle de la mondialisation.

Le Covid-19 embarrasse les États-Unis et l’Occident parce qu’ils sont confrontés à cette épidémie alors qu’ils déclinent, après avoir tous deux connu leur heure de gloire. Cette brindille peut briser le dos du chameau qui a déjà du mal à marcher. C’est la raison la plus profonde.

Ils croient avoir une forte capacité à se redresser. Mais ce ne sera possible qu’avec une force économique et une cohésion suffisante.

Ces 50 dernières années, les États-Unis, puis tous les pays occidentaux, se sont engagés dans une voie économique virtuelle et ont progressivement abandonné l’économie réelle qui faisait leur force. La Rome antique s’est également progressivement effondrée en raison de son arrogance et de son extravagance.

Les Occidentaux devraient réfléchir à leur système de valeurs qui ont été presque impuissants, face à une simple épidémie. Et la Chine n’en est pas responsable.

Maintenant que les Américains et les Occidentaux ne peuvent plus corriger leurs propres erreurs, ils en font porter la responsabilité sur la Chine. Quiconque n’a pas la capacité de corriger ses erreurs aime les reporter sur les autres.

Les forces américaines n’ont pas été accusées d’avoir apporté en Europe la grippe « espagnole » qui a éclaté aux États-Unis à la fin de la Première Guerre mondiale. Ce pays n’a pas été mis en cause à cette époque car il était puissant.

Tant que la Chine restera forte en développant ses capacités de production, personne ne pourra l’atteindre avec des prétendues revendications de responsabilité dans la propagation du Covid-19.

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